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Elles incarnent le folklore breton, mais sont en voie de disparition. Seules une dizaine d'habitantes du pays de Pont-l'Abbé (Finistère) arborent la coiffe au quotidien. Confidences de résistantes :
«Maria, elle a du startijenn!» (vitalité, en breton). René Coupa préside l'association Ar Vro Vigoudenn, qui défend l'image et la culture du pays bigouden, et il a trouvé en Maria une impeccable égérie. Elle est la doyenne des Bigoudènes. 94 ans au compteur, quoique peut-être un peu moins: «Avec la coiffe, on est vingt ans plus jeune, c'est pour ça que je la garde!» livre la coquette. Elle a plus d'un tour dans son couvre-chef, clocher gracieux en organdi immaculé, érigé à 35 centimètres de hauteur. «Je garderai ma coiffe jusqu'à Dieu. Enfin, s'il y a un Dieu, on verra!» dit-elle en riant. Les Bigoudènes forment une fine équipe, qui devise en breton, avec un faible pour les konchennoù (commérages). Comme Maria, elles ne seraient plus qu'une dizaine à porter quotidiennement la coiffe. Une poignée d'irréductibles qui perpétuent cette tradition apparue dans le pays de Pont-l'Abbé au XIXe siècle. «Je ne suis pas habillée quand je n'ai pas ma coiffe», confie Isabelle, bien qu'elle ne sorte presque plus de chez elle. Les Bigoudènes résistent et se battent. Contre le vent, invité permanent de la pointe de Penmarch, ce bout du monde sauvage où il s'amuse à souffler dans leurs tourelles en dentelle. «Avec les bourrasques, ça craque et ça tombe», soupire Maria. Contre les voitures exiguës, aussi, qui les condamnent au torticolis sauf feu la 2 CV à l'habitacle gonflé, vénérée par toutes ces dames. Contre le jugement social, enfin. «Dans le temps, tout le monde portait la coiffe. Et puis, dans les années 1970, c'est devenu la honte d'être bigoudène, ça signifiait que vous étiez arriérée!» confie Anna. Marie-Jeanne poursuit: «Les femmes de notables ont peu à peu retiré leur coiffe, car elles pouvaient se permettre de suivre la mode. La Bigoudène, elle, ne change pas de mode.» «Ça faisait plus chic en chapeau! confirme Marie-Louise. Il fallait se mettre à la mode de la ville, refuser de parler breton. Bref, tout faire pour sortir de ses misérables sabots remplis de paille», se souvient-elle. Cette bande-ci n'a pas cédé. «On est nées avec une coiffe», dit Alexia. Ce qui ne veut pas dire coiffées: toutes travaillaient, «à l'usine», «à la criée», «à la ferme». Avant de partir, à l'aube, elles prenaient vingt minutes pour enfiler leur couvre-chef et se piquer la tête d'une quarantaine d'épingles. Un sacerdoce de la mèche! Séparer les longs cheveux (impératif) en trois, placer le petit bonnet noir (koef bleo) sur la tête et le nouer à la gorge. Fixer les cheveux sur le bonnet par un velours. Faire un petit chignon sur le dessus de la tête et y épingler le ruban de velours (bouloutenn), etc. Enfin, réaliser les accroche-cœur à l'aide des deux mèches de cheveux restées sur le devant. Un rituel immuable depuis la puberté, quoique un peu ralenti désormais, pour les plus âgées, souvent frappées d'arthrose. Les dernières Bigoudènes forment une fine équipe, qui devise en breton, avec un faible pour les konchennoù (les commérages). Car ce petit monde ne va pas sans chamailleries. Il y a les stars, celles qui ont participé à la publicité Tipiak (où Alexia lançait un tonitruant: «Pirates! Ils nous ont volé notre recette»), et les autres. «Il existe peut-être un peu de jalousie entre ses dames, avec des clans», relève discrètement René Coupa. Le clan des bavardes, qui vont s'encanailler sur le plateau de Laurent Ruquier, et les discrètes, qui se méfient de vos questions. «On a écrit tant de mal de nous». Tant de clichés, surtout. Car la Bigoudène est un raccourci facile pour dire la Bretagne. Une image gentiment folklorique récupérée par la marque de tee-shirts A L'aise Breizh, par exemple, qui fait de la Bigoudène son emblème et… son beurre. Par le dessinateur Jean-Paul David, dont la Mam'Goudig, une Bigoudène replète et hilare, s'affiche sur des milliers de cartes postales humoristiques. Par la marque bretonne de vêtements de surf KanaBeach aussi, branchée en diable, qui a imaginé une publicité assez rock'n'roll (vue dans Vogue): une jeune femme nue sur talons aiguilles, juste vêtue d'une coiffe de Bigoudène… C'est peu dire que ces récupérations provoquent l'ire des pures et dures. «Ils exploitent notre image à toutes les sauces pour faire de l'argent!» enrage la jolie mais sévère Marie-Louise. «Pendant longtemps, la Bretagne fut assimilée à la pauvreté, à une forme de rudesse et même à une vie un peu rustre. Et la Bigoudène, la plus impressionnante des Bretonnes en coiffe, était confondue avec Bécassine. Elle était dévalorisée, moquée, rappelle l'historien Joël Cornette, auteur d'Histoire de la Bretagne et des Bretons (Seuil, 2005). Depuis une génération, on assiste à la reconquête d'une fierté bretonne. On est passé du plouc au Cheval d'orgueil [titre d'un livre de Pierre Jakez Hélias à la gloire de la Bretagne]. Décomplexés, les jeunes de 20-30 ans ont besoin d'affirmer leurs racines. La Bigoudène est glorifiée, elle devient un étendard, alors que, paradoxalement, elle n'existe quasi plus, hormis dans les fêtes traditionnelles et les pardons.» Ultime preuve, s'il en fallait, que la Bigoudène a le vent en poupe bien au-delà de la pointe de Penmarch: pour sa collection de prêt-à-porter printemps-été 2006, Jean Paul Gaultier a fait défiler une Bigoudène glamour, coiffe en paille et bas sur talons aiguilles. Gast! Les vieilles dames en perdent leur startijenn... L'EXPRESS, été 2006. |
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