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[...]Parmi tous les pays du monde, c'est sans doute notre Bretagne qui s'est vu le plus honorer sur ce plan. Une peuplade qui ne se
trouve qu'à une centaine de lieues de Paris et qui présente des mœurs aussi stupéfiantes que celles des Tartares ou des Lapons,
quel bonheur pour les bourgeois populistes ! Quel terrain pour leurs écrivains et leurs artistes ! On peut dire que la Bretagne a
suscité à elle seule un art et une littérature pour l'évocation de son peuple. Cette littérature est plutôt riche et variée, elle a donné de bons et de mauvais livres — tous de langue française, inutile de le préciser — signés d'auteurs français mais également bretons, des poésies, des contes, des romans, des pièces de théâtre. Je les mets tous dans te même panier puisqu'ils ont tous été écrits pour les mêmes lecteurs, donc dans le même esprit. Car au bout du compte c'est l'esprit du lecteur, avant celui de l'écrivain, qui modèle les œuvres. Tous ces braves gens demandent à découvrir le peuple. En fait, ils ne veulent en voir que les aspects les plus riants, les plus merveilleux, les plus " colorés ", charmants, pittoresques. Connaître vraiment le peuple breton, ses pensées, ses peines quotidiennes, à quoi bon ? Ne valent à leurs yeux que les jolis tenues, les coutumes insolites, seules capables d'attirer le regard et de nourrir l'imagination délicate d'un bourgeois. De là le ton de cette littérature : tour à tour moqueur, méprisant, apitoyé. Ses écrivains ne se satisfont pas du spectacle. Il leur faut fouiller et bien fouiller les coins les plus reculés de notre pays,les recoins les plus obscurs de notre âme. Nos manières de vivre deviennent sous leurs plumes des « coutumes », nos croyances des " superstitions », ce sont elles qu'ils entendent exposer et éclairer. Si dans un domaine nous ne présentons aucune originalité spécifique, ils se gardent alors d'en parler. Ils nous dépeignent systématiquement comme des gens différents, tel est le point clé, sinon l'écrivain ne gagnerait pas sa vie. Jamais il n'y a eu en Bretagne autant de coiffes blanches et de gilets bleus que dans les livres de ces messieurs ; jamais autant de korrigans, de feux follets, de farfadets en folie sur des landes désolées par les nuits d'hiver de Basse-Bretagne ; jamais autant de sirènes peignant sans fin leurs cheveux d'or sous les rais de la lune au son des cloches de la Ville d'Ys". " Mon ami le marin, dont la petite masure blanche se dresse à mi-chemin de la mer et du bourg, m'a confié que... " ou « Tandis qu'elle menait paître ses deux moutons sur la dune, la vieille Catherine, les besicles sur le nez et le tricot contre la poitrine, m'a raconté un jour que... " Et que se dévide la pelote. On peut s'en amuser, mais c'est affligeant aussi. Car un tel traitement vaut à notre peuple de devenir un ectoplasme esquissé à leur fantaisie par les tenants d'une littérature étrangère, une image diffusant en France et par le monde une certaine idée de la Bretagne. Une fausse idée, à vrai dire, et une fausse image. Et plût au ciel qu'il n'y eût que la littérature ! Impossible de mettre le pied dans un musée ou de visiter une exposition sans voir des représentations de bigoudènes dansant le jabadao, de femmes de Plougastel à la sortie de la grand-messe ou des dunes de Sainte-Anne-la-Palud le jour du grand pardon. Clichés signés le plus souvent par des auteurs étrangers, ou bien par des Bretons coupés de leurs racines à l'intention d'acheteurs étrangers, Faut-il parler de la musique ? le discours serait le même. Il n'est pas jusqu'aux fêtes qui ne soient préparées aujourd'hui pour « les touristes », les fêtes de Pont-Aven, la fête de « la reine des reines ". Ne restent que nos pardons dans lesquels nous demeurions encore humains et chrétiens- Trop, aux yeux de nos visiteurs, qui ne s'intéressent qu'aux belles poupées. Je mesure qu'il ne serait pas juste de classer toutes ces productions au même niveau, de prétendre que leurs auteurs ne sont dans leur ensemble que des vendeurs de bretonneries. Par exemple, on ne comparera pas un roman comme " Les Filles de la Pluie ", truffé des obscénités dont raffolent les Français, avec les œuvres d'Anatole le Braz. Quel Breton se permettrait de critiquer les travaux de ce dernier, précieux sous tous les rapports et inspirés par un véritable amour de la Bretagne ? Roparz Hemon : un breton redécouvrant la Bretagne, 1925, traduit du breton par Michel Treguer |