"II suffit d'une certaine couleur dans le ciel, d'une certaine odeur qui musarde, de
certains souvenirs qui remontent d'on ne sait où pour qu'une certaine femme prenne
une dimension ignorée d'elle-même et qu'à travers son image une multitude de sentiments, de souvenirs ou d'envies aient tout à coup le grand besoin de s'exprimer.
Quand j'avais dix-sept ans, j'écrivais des poèmes à chacune de ces incitations olfactives ou sentimentales et je les jetais le lendemain, car, l'état de grâce disparu, ils
n'exprimaient - seuls - plus rien. Ensuite, j'ai fait des photographies. Elles ont pu,
parfois, survivre à l'envie qui les avait fait naître et ont silencieusement acquis une
existence autonome. Ce sont des photos d'un moment intérieur, propre au modèle
ou à moi-même, mais il arrive que ce moment soit perceptible à un témoin extérieur,
d'une façon différente, qui lui sera personnelle et fera de cette image une bonne
photo parce que habitée. C'est l'éternel problème de la transposition d'un sentiment
ou d'une idée. La traduction photographique ne sera jamais fidèle, mais pourra avoir
une existence et une force propres, et dans le meilleur des cas aller au-delà de ce
qui l'aura enfantée, atteindre même à une sorte d'universalité. Aujourd'hui, je ne sais
plus si la photo est un art, si l'art existe et s'il n'est pas plus important de regarder une
image en silence plutôt que de vouloir à tout prix la fossiliser par des explications définitives. Les choses sont beaucoup plus simples qu'on ne l'imagine, donc beaucoup
plus difficiles à définir." Jeanloup Sieff, mars 1969. |